XXV
Claironde n’était visiblement pas pressée de répondre. Elle marchait derrière eux, les mains croisées dans le dos, l’air de ruminer quelque chose de grave ou de parfaitement trivial — difficile à dire.
Devant elle, Pimprenelle avait passé les dernières heures à s’amuser de la mimoptie de Gauthier : hausser un sourcil pour le voir hausser le sien. Il lui avait expliqué qu’il était Mimopte, qu’il imitait de manière instantanée, presque malgré lui, les intonations et expressions de ceux qui lui parlaient. ?a rendait la politesse plus facile, disait-il. Et ?a expliquait pourquoi Pimprenelle l'appréciait naturellement : difficile de détester quelqu’un qui vous renvoie vos propres manières.
Elle observait ses taches claires couraient le long de ses joues jusqu’aux mains, qui lui donnait une beauté singulière. Ses cheveux coupés court comportaient nombre d’épis, attrapant la lumière grise alors qu’il finissait de lui raconter qu’à lui aussi, c’était son premier Décaméron. Puisque sa famille n’avait pas été accepté à l’inscription, Claironde lui avait proposé sa compagnie.
— Claironde, lan?a Pimprenelle, un regard par dessus son épaule. Tu n’as pas assez réfléchi ?
— Si.
— Et tu ne comptais pas nous prévenir ?
— Si, au déjeuner. Jusque-là, je profite de la vue.
Elle eut un sourire en coin, insolent.
Ils marchèrent encore deux bonnes heures, sans un mot. Une pancarte indiquait le prochain plateau à moins d’un kilomètre. Le vent qui se levait fouettait leurs visages, et Pimprenelle dut sérieusement s’accrocher à la rampe sur un sentier qui longeait le flanc de la montagne. Aucune autre protection qu’une rambarde pourrie aux termites, une idée de génie des organisateurs, sans doute, souffla-t-elle pour elle-même. à sa gauche, le pays s’ouvrait dans un gouffre splendide.
Au loin devant, des champs d’herbe sèches s'élevaient et avec eux, la promesse d’un endroit plat et vaste où reposer leurs jambes engourdies. Le vent générait des bourrasques brutales qui faisaient vibrer l’air comme une corde d’arc, et elle dut se protéger le visage de sa main pour garder les yeux ouverts.
— Par ici ! cria Pimprenelle par-dessus le vent, alors qu’ils arrivaient sur le plateau.
Elle obliqua vers une petite cavité en contrebas, jumelle presque parfaite de celle où elle avait passé la nuit. Les deux autres la suivirent en se courbant. à l’intérieur, le vent soufflait encore mais la pierre coupait le pire.
— La météo déraille, gronda Gauthier. Impossible de garder un rythme normal.
— J’ai rêvé de vent similaire la nuit dernière, expliqua Pimprenelle alors qu’elle frottait ses bras, tentative vaine de se réchauffer. Et les insectes ont disparu. C’était un bon indicateur que les vents allaient se lever.
— Je n’avais pas… remarqué les insectes, balbutia Gauthier.
— Tu n’as pas fait de rêve non plus ?
Elle inclina la tête vers lui. Gauthier se dandina, géné. Claironde laissa échapper un long soupir alors qu’elle s’asseyait sur la pierre.
— Pimprenelle, arrête d’embêter Gauthier. Nous n’entendons plus les étoiles. Ni lui, ni moi. ?a ne sert à rien de lui poser ces questions.
— Ni lui, ni toi ? répéta Pimprenelle.
Claironde se crispa imperceptiblement.
— Je les entendais très bien, enfant. Aujourd’hui j’en per?ois que rarement les signes. Sans mes outils, ce n’est que du bruit blanc.
— Je rêve parfois… quand je me concentre beaucoup, se justifia-il, se raclant la gorge.
— Je ne voulais pas croire Rhode, souffla Pimprenelle.
— Il a raison, dit Claironde d’un ton tristement pragmatique. Nous avons réalisé de nombreuses études sur ce sujet. Les étoiles se taisent, c’est sans appel. Les chercheurs le savent, mais l’admettre à voix haute, c’est autre chose.
— Je n’ai pas eu connaissance de telles études.
— Elles sont classées, dit Claironde en appuyant le mot. Et interdites de publication. Thüle refuse la panique, et à juste titre. Il doit s’en délecter, le vieux renard. Un roi n’a jamais été aussi puissant depuis qu’il est le seul à les entendre encore parfaitement. Il peut manier la vérité comme bon lui semble, le peuple ne sera qu’obligé de le croire.
Pimprenelle sentit un frisson remonter sa colonne. Elle avait pensé exactement la même chose, avant que Rhode…
— Les papiers ne passent pas la publication, mais ils ne disparaissent pas pour autant, s’empressa d’ajouter Gauthier, à la vue du visage devenu blême de la Dr?le. La cité stocke tous les refus de papier en doublon.
Cette information sonna confidentielle aux oreilles de Pimprenelle.
— Mangeons, j’ai dit que je parlerais au déjeuner, et il n’est toujours pas là !
Il n’en fallut pas davantage. Gauthier, méthodique, tirait des sacs les fruits secs, les biscuits, l’eau fra?che, tandis que Pimprenelle revenait déjà dans le vent, les bras pleins de petit bois et d’épines de pin.
En moins de vingt minutes, un maigre feu crépitait. Claironde faisait mine d’apprécier la semoule fade qu’elle picorait, avec la dignité d’une érudite tentant de sauver les apparences. La Dr?le lui tendit les noix et les trois tiges d’herbes malingres qu’elle avait déniché sur le chemin.
— Bien, commen?a l’Illye, repoussant de ses doigts effilés deux mèches noires derrière son oreille. Premièrement, nous avons tous passé serment aux étoiles pour notre silence. Notre discussion sera donc punie, mais je l’espère pas trop durement, puisque nous sommes tous trois de la cité. Inutile de te préciser Pimprenelle, que si un seul mot de cette discussion franchit ta bouche, le serment te retrouvera. Et il ne se contentera pas de t’offrir une mauvaise humeur de quinze jours. Plus le secret est profond, plus la sanction mord.
— Je n’avais pas idée que nous étions tous trois liés, pensa-t-elle tout haut.
— Tous ceux qui foule un pied à la cité le sont. Même ton prince, ajouta-t-elle, un sourire malicieux glissant sur ses lèvres. Et je ne serais pas surprise que Rhode soit plus lié encore que Thüle lui-même.
Les deux étudiants s'étaient tuent, et Pimprenelle osait à peine encore manger par peur qu’un mouvement fasse taire la chercheuse. Le feu crépitait, le vent sifflait par rafales, mais elle n’entendait que son sang bouillonnant de curiosité dans ses oreilles.
— Pimprenelle, reprit Claironde, je n’ai aucun doute : tu voudrais entendre jusqu’à la dernière syllabe classée secret. Mais je te donne encore le choix.
Stolen content warning: this content belongs on Royal Road. Report any occurrences.
— évidemment ! fit la Dr?le, prête à bondir. Mais… et toi ?
Elle s’était tournée vers Gauthier, qui redressa doucement la tête, toujours dans une politesse mesurée.
— Je pense, répondit-il, que je connais déjà ce que Claironde s’apprête à dire.
Sa gorge se serra. Un frisson lui courut le long des jambes — ou plut?t, l’absence de jambes : elles s’étaient engourdies sans qu’elle s’en aper?oive.
— Tu ne tiens jamais en place, Pimprenelle. On pourrait presque passer la main dans l’air et palper ton impatience. Très bien. Inutile de te faire mariner davantage. Oui, je savais pour Lumignon. Et oui, j’en sais plus encore. Sur Rhode, notamment.
— Je ne savais même pas que tu le connaissais.
— Allons. Qui ne le conna?t pas ? C’est l’un des meilleurs chercheurs de la cité.
Claironde arqua un sourcil, paresseusement, comme si elle soulevait une pierre pour voir ce qui grouillait dessous.
— Tu travailles pourtant avec lui, et tu n’as jamais posé la question ?
Pimprenelle se sentit rapetisser sur place. Elle lui avait reproché de ne pas lui avoir posé une seule question sur elle, mais elle n’avait guère mieux fait.
— Nous sommes d’accord lui et moi sur le fond, reprit Claironde. Les idées, mais pas sur la forme. Je pense qu’il est inutile de parier la résolution des étoiles sur la science, d’autant plus si elle est censurée. Je suis d’avis que la communauté scientifique n’a pas de frontière, et nous communiquons beaucoup entre nous avant la censure. Les prêts brevets nous ont privé d’une grande richesse : la communication. Sans ?a, nous sommes comme amputés.
— Rhode est quelqu’un d’enthousiaste. Il voit en toi la clef, Pimprenelle. Tu entends les étoiles.
— Comme beaucoup, protesta la Dr?le.
— Oui, je ne dis pas non plus que plus personne ne les entend, mais que tu es de ceux qui les entendent le mieux, et Rhode veut comprendre ce qui te distingue.
— Je subirai le même sort que les autres, t?t ou tard, murmura Pimprenelle. Les étoiles se détourneront de moi aussi.
— C’est probable, concéda tranquillement Claironde. Mais c’est précisément ce qui l’obsède : pourquoi ? plus tard ? dans ton cas ? C’est un raisonnement qui se tient, mais comme je l’ai dit, je ne partage pas sa méthode.
— Quelle serait la tienne ?
Puis, la bouche à moitié pleine, il lacha :
— Plus… vindicative, lacha Gauthier dans un sourire, la bouche pleine de sa cuillière.
— Pimprenelle, reprit l’Illye d’un ton soudain doux, ton papier pourrait être publié.
Elle la fixa de son regard noir, profond et calme.
— Je suis présidente d’une petite association qui aide à la publication d’écrits indépendants. Laisse moi te publier, les gens ont le droit de savoir.
Pimprenelle déglutit, serrant son bol entre ses mains engourdies.
— Claironde… est-ce que tu veux m’emmener au pilori ? Parce que c’est comme ?a que ?a sonne. Comme une condamnation emballée dans du papier cadeau.
— Tu seras publiée anonymement. Et si quelque chose retombe, ce sera sur moi. Honnêtement, tu ne risques rien. Tu l’as deviné, tu n’es pas de la cité. Pas officiellement du moins, tu n'es pas soumise aux mêmes réglementations des prêts-brevets.
Pimprenelle ouvrit la bouche, puis la referma. Le feu craqua.
— Rhode saura que c’est moi, dit-elle finalement. Il le saura aussi…
— Pimprenelle… Rhode ne te dénoncera pas, coupa Claironde, presque amusée. Il ne te dénoncera pas, parce qu’il croit dur comme fer à sa clef. Et personne ne casse une clef capable d’ouvrir la serrure qu’on convoite.
Gauthier releva la tête, l’air de vouloir ajouter quelque chose, mais il se ravisa. Un court silence suivit, Pimprenelle fixait un point invisible, essayait d’organiser ses pensées.
— Et… pourquoi tu ne peux pas te publier toi-même ? Anonymement, je veux dire.
Claironde la fixait, et finalement sourit d’un de ces nombreux sourires acérés qui n’ont rien de neutre.
— De fait, je peux. Mais dès que mon article sortirait, les prêts-brevets enquêteraient aussit?t. Ils flairent la dissidence comme des Setocaudés flairent un ?uf pourri. Et s’ils me trouvent…
Elle tra?a un geste net sous sa gorge.
— Je suis morte. Simple.
Gauthier tressaillit en même temps que Pimprenelle, malgré son flegme habituel.
— à l’inverse, poursuivit l’Illye, si l’enquête remonte à toi, aucune ligne de loi ne t’interdit. Tu n’es pas chercheuse. Tu n’es pas étudiante. Tu n’es pas de la cité, pas officiellement.
Elle esquissa un sourire.
— Tu es une anomalie administrative.
— Mais pourquoi ne pas avoir pourquoi ne pas demander à quelqu’un d’autre hors de la cité ? Quelqu’un qui ne risque rien, répliqua Pimprenelle.
— Parce que nous sommes tous liés par serment de secret, je te l’ai dit. Si je parle de Lumignon, ou de n’importe quoi touchant à mon travail à quelqu’un de dehors, je me condamne moi-même. Toi, tu as trouvé seule. De toi-même. Le serment ne m’empêche pas de parler avec quelqu’un qui sait déjà.
— Pour être honnête… commen?a timidement Gauthier, je ne sais rien pour Lumignon, Claironde ne m’en a jamais parlé, et ce, même si je fais partie de la cité. Bien que je ne veux pas influencer ta décision, je lui fais confiance.
Mais Pimprenelle était lancé, et rien ne pouvait assouvir son désir de cerner toute la situation dans ses moindres détails insignifiants.
— Et pourquoi…
— C’est ta dernière question, coupa la chercheuse. Plus j’y réponds, plus je risque de ne pas finir ce Décaméron. Je sais ce dont les étoiles sont capables, et si elles décident que j’en ai trop dit je regretterai de t’en avoir parlé.
— Entendu. Aucun étranger n’a trouvé pour Lumignon ? Je ne peux pas croire que je sois la seule à l’avoir fait.
Claironde éclata d’un rire presque moqueur.
— Alors là ! C’en est vexant !
Elle désigna Gauthier d’un signe de tête.
— Gauthier ici présent n’a pas trouvé pour Lumignon et il est en septième année. La cité dispose d’un tas d’outils de pointe — surtout Luthérel, notre chère fourmilière — et les étudiants y bénéficient des meilleurs chercheurs du royaume. Percer le secret de Lumignon n’a rien de simple, et je crois savoir que tu y as laissé quelques nuits.
Elle croisa les bras.
— D’ailleurs, je ne sais toujours pas comment tu t’y es prise pour lire en cette étoile maudite.
Gauthier se racla la gorge.
— Je ne suis pas astronome, ni cosmologue, si je peux me permettre. J’étudie les phénomènes quan…
— Loin de moi l’idée de t’offenser Gauthier, s’empressa Pimprenelle. Sans ton aide, celle de Claironde, Rhode… je n’aurais pas pu déchiffrer Lumignon.
Gauthier se détendit aussit?t, comme s’il imitait la nuance dans la voix de Pimprenelle sans même s’en rendre compte. Claironde leva un sourcil amusé en observant la scène, puis grignota une noix comme si tout cela n’était qu’une parenthèse divertissante.
— Assez discuté, trancha Claironde en se redressant. On ne va pas moisir ici jusqu’à la nuit.
Elle épousseta sa jupe transparente, rangea ses affaires avec une précision presque énervante. Gauthier tendit ses mains vers la Dr?le, qu’elle attrapa. Elle d? forcer sur ses jambes — qui avaient commencé à protester depuis un moment — pour se mettre debout .
Ils plièrent leurs affaires en silence, chacun absorbé par ses pensées, par le feu qui s’éteignait, par la conversation qui restait en suspens. Quand ils sortirent enfin de la cavité, le vent les cueillit, pas aussi féroce qu’au matin, mais encore assez pour tirer sur les capuchons et leur voler quelques pas.
— Au moins, on ne s’envolera pas, marmonna Gauthier en serrant les sangles de son sac.
— Parle pour toi, répliqua Pimprenelle en plissant les yeux. Moi, une bonne rafale, et je rejoins les étoiles avant l’heure.
Claironde sourit, amusée malgré elle, et désigna le sentier qui reprenait entre les roches. Ils se remirent en route, encha?nés par la marche, le froid, et ce silence frémissant qu’un vent de montagne sait tresser autour des pèlerins.

