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Chapitre XIX

  XIX

  La porte de la berline s’ouvrit automatiquement en un petit claquement métallique. Lorsqu’elle mettait pied à terre, les deux mules repartirent aussit?t pour laisser place à d’autre véhicule de céder leurs passagers. Elle s’avan?a, médusée par la majesté du palais. La Hauture apparaissait dans toute sa nouveauté. Ce chateau, bati autant pour les étoiles que pour le roi, semblait respirer la puissance même du ma?tre. De grandes tours rouges coiffées de d?mes étaient ponctuées d’horloges et de cadrans astronomiques sur leurs fa?ades. Les batiments alignaient d’immenses fenêtres carrelées de petits vitraux colorés. Les arbres se pressaient autour du palais, presque au point de dissimuler l’entrée, tandis que mousse et glycine s’étendaient en nappes sur les colonnes grises.

  Dans la cour du chateau, les carrosses se pressaient, les gentilshommes et les chercheurs descendaient la livrée éclatante de couleurs. à travers les fenêtres ouvertes, on apercevait le grand escalier, déjà plein de courtisans qui montaient vers le salon.

  — Pimprenelle. Rappelle-toi, le prince en premier. Prends mon bras.

  — Mon prince, pardonnez mon impolitesse. Le palais est d’une beauté telle que je n’ai pu m'empêcher de vouloir m’approcher davantage pour en observer ses détails.

  — Si tu continues comme ?a, tu pourrais même plaire à mon père, ironisa t-il.

  Elle tordit sa bouche à l’envers et avala sa salive.

  — Comment s’est passé votre voyage?

  — Comme jamais mieux… bient?t tu me parleras de la météo.

  — Vous n'êtes qu’un freluquet. Arrêtez de me mettre des batons dans les roues, vous gachez mes efforts, chuchota-t-elle en le regardant du coin des yeux.

  Il pouffa trop fort, et les invités se tournèrent vers eux en discutant, spéculant sans doute.

  — Qu’allons nous faire déjà?

  — Un salon, tu n’auras qu'à t’asseoir et écouter. Il y aura sans doute un buffet aussi, tu pourras manger et fureter, ce que tu fais d’habitude. Et si tu croises mon père, ne le regarde pas et il ne te remarquera pas.

  Ils arrivèrent dans un grand hall, et Rhode bifurqua à droite pour prendre un escalier large comme deux files de cavaliers. On ne saurait croire la magnificence de la Hauture. Tout y brille, tout y étincelle : les miroirs, les dorures, les habits, les visages mêmes. Rhode y déambule comme un dieu dans son temple parmi les mortels qui le croisent et s'effacent à son passage. Tous lui sourient, le saluent poliment et sans dérangement. Pimprenelle l’observait un peu plus différemment, maintenant qu’elle le voyait dans son milieu.

  Le salon était d’un spectacle inou? : la galerie resplendissait de lumières, les miroirs multipliaient à l’infini les lustres et les pierreries des habits. La musique jouait un air léger, et se mêlait au brouhaha des discussions. Pimprenelle avait cette émotion profonde que sent un jeune danseur le jour de sa première classe. Elle était rose, ses yeux sombres exprimaient à la fois la fierté et la crainte.

  — Rhode! Comment allez-vous? ?a fait de cela des mois que vous n'êtes pas venu à Bel-céem, tous se languit de vous ici. Enfin surtout une en parti…

  — Ma?tre, voici Pimprenelle des Thymes, coupa Rhode d’un mouvement de main.

  — Les monts? Ce n’est pas commun. Mademoiselle.

  L’homme à la peau écarlate baissa la tête dans un mouvement rapide.

  — Je suis très honorée, monsieur.

  — Votre réputation vous précède, para?t- il mon prince. Dites moi comment l’avez vous faites, pas chez les Micas tout de même?

  — Je ne vais pas vous espoilliez ma présentation, ma?tre.

  — Mais bien s?r, bien s?r. Et dites-moi, mademoiselle. Vous savez la vieille langue?

  — Oui, monsieur, répondit la Dr?le avec modestie, les yeux fixes.

  — C’est bien, c’est bien… dit l’homme vermillon, un peu embarrassé devant tant de réserve.

  La musique se tue.

  — Le roi Thüle! annon?a un domestique dans une petite corne à l’autre bout du salon.

  Thüle, debout, la tête haute, semblait fait pour porter la couronne du monde. Les courtisanes se mouvaient autour de lui comme des planètes autour du soleil. Il semblait étonnamment jeune, maintenant qu’elle le voyait de près. Il devait faire au moins huit ans qu’elle n’était pas allée au Décaméron l’entendre.

  Sa stature était imposante sans être massive, longiligne mais solide, les épaules larges et le port droit comme un chêne. Ses cheveux blancs immaculés tombaient en une longue tresse dans son dos, et sur un c?té de son visage, des tatouages bleus formaient des motifs semblables à des nébuleuses. Il portait un haut près du corps, où des morceaux de tissu semblaient faire pousser une forêt sur ses épaules, et une combinaison blanche, gonflée au niveau des cuisses, ou était brodée de cercles et de réseaux rappelant les racines d’un mycélium. Ses longues bottes à talonnettes claquaient sur le sol, ponctuant le silence qui s’étirait. Pimprenelle retenait son souffle.

  — Mes amis! Que ce salon soit festif, mon fils est revenu! Eh bien quoi ? Vous faites des têtes d’enterrement ! Par les étoiles, ce n’est pas tous les jours qu’un père retrouve son héritier, non ? Allons, qu’on remplisse les coupes ! Que la musique réveille ce vieux chateau avant qu’il ne se change en tombeau ! .... Revenu ah ! Ce mot sonne comme un présage. Mes étoiles aiment ces petits tours : jouer à cache-cache, puis revenir en riant, comme si de rien n’était. Par la Trame, elles doivent bien se marrer là-haut.

  This tale has been unlawfully lifted from Royal Road; report any instances of this story if found elsewhere.

  Un éclat de rire tonna dans la salle, auquel Thule répondit d’un geste ample, presque bienveillant.

  — Enfin, peu importe ! Ce soir, je ne suis pas roi, je ne suis pas prophète, je suis père. Et ?a, mes amis, les étoiles me disent que ce n’est pas tache moins ardue !

  Avec les rires qui éclataient dans la salle, le bruit ambiant, la musique, tous reprirent en un tumulte. Il semblait avoir le pouvoir d'arrêter le monde à sa guise.

  Une vague de nobles se pressa autour du prince, remplie de désir et d’envie, et Pimprenelle sentit les effluves mêlées de parfums, de sueur et de phéromones monter en même temps que les coupes et les fl?tes tintaient. Thüle s’approcha à son tour, son ombre précédant sa voix.

  — Il a une vilaine expression, cet animal! Souris un peu mon gar?on. Les étoiles t’ont tanné la peau, elles ne ménagent pas, je vois ?a. Tiens, bois un coup, ?a fera croire à tout le monde que tu es heureux.

  Intimidée, Pimprenelle se dirigea vers une chaise (avant d’en entendre davantage), et s’asseya sans cérémonie en priant pour que ses jambes ne repèrent rien de son stress.

  Le luxe ruisselait sur les murs, sur les épaules nues, sur les regards. On e?t dit que tout respirait la volupté. C’était un temple du plaisir où l’on venait s’immoler avec grace. Jamais elle n’avait vu tant de belles personnes admirablement bien faites ; il semblait que la nature e?t pris plaisir à placer tout ce qu’elle a de plus beau dans ces corps. Le monde tachait à se faire remarquer par leur beauté ou par leur esprit ; chacun voulait attirer les regards du roi ou du prince illustre. Elle se disait qu’il n’y avait point de lieu au monde où l’on e?t plus d’envie de plaire et plus de peur de déplaire.

  Elle avait fait le tour de la pièce, mangé quelques mets, et repérait les salles avoisinantes.

  Quand le salon devint trop plein, la dame d’honneu-r chargée du service d’ordre donnait de l’espace en guidant les nobles qui ne viennent pas de la recherche, dans un immense hall sur lequel donnait un second salon et qui était rempli de portraits, de curiosités relatives à la Hauture.

  — Eh bien ! Sire, annon?a le roi sur une estrade, voici l’heure. Allez, mon fils, et montrez à tous comme vous aimez vos étoiles.

  — C’est bien, répondit Rhode en regardant autour de lui avec ce sourire enj?leur qui lui était habituel.

  Rhode montait sur l’estrade à son tour, une fl?te et quelques feuillets dans ses mains. Ses cheveux d’ordinaire négligés, étaient tirés en un chignon retenu par une baguette de métal. Sa tunique, d’un bleu électrique, était traversée de lanières orange vif qui vibraient sous la lumière. Il portait toujours ses lourds bijoux de métal brut, plantés au-dessus de ses sourcils et sur ses oreilles rejetées en arrière. Elle sentait ses jambes lui piquer un peu.

  Sans quitter le prince des yeux, Pimprenelle s’apprêtait à regagner sa place quand la dame d’honneur la repoussa fermement, avec d’autres convives, vers la salle adjacente. Avant qu’elle ne puisse protester, la porte se refermait derrière elle, par le roi lui-même.

  — Le prince a commencé son discours, dit-il d’une voix pleine. à nous, mes amis, de commencer à festoyer.

  Elle n’avait pas remarqué les instrumentistes postés dans un coin, avant qu’ils n’attaquent aussit?t un air célèbre, à trois temps. Les corps se mirent à tournoyer, l’écartant d’un geste vers le mur. Elle resta fascinée. Le roi, magnifique, donnait le ton à cet enchantement, et l’on sentait que tout rayonnait de lui. Elle ne devait pas attirer le regard du roi, mais c’est lui qui attirait son regard.

  Les plaisirs et les galanteries régnaient ; c’était un bal de lumière et de chair. Les uniformes et les parures d’ambre s’entremêlaient dans une ivresse de musique et de rire. Pimprenelle sentit l’air changer : elle ne voyait plus que fête et mouvement, ne respirait plus que la joie, le vin, l’amour. Sous les peintures dorées, les visages rieurs dissimulaient des regards br?lants, ceux du vice élégant, saturé au parfum d’ambre grise.

  Elle ne savait plus depuis combien de temps elle dansait, ni combien de fl?tes elle avait vidées. Les parfums lui br?laient le cerveau, les liqueurs lui troublaient la pensée, les musiques la jetaient hors du monde réel. Elle dansait, désireuse de plus encore.

  Une carrure se dressa devant elle, son visage trop proche du sien, son sourire à la fois séduisant et cruel.

  — Présente-toi à ton roi, ma fille.

  — Vous sentez aussi bon que l’ambre grise, mon roi.

  Thüle paraissait plus grand encore. Les arbres tissés sur son torse semblaient cro?tre, ployer sous une sève invisible. Ses mains larges, couvertes de pierres, se posèrent sur le dos de la Dr?le.

  — C’est exotique, que fait une si jolie Dr?le dans mon chateau ?

  — Je…

  Elle voulut répondre qu’elle élucidait les étoiles, qu’elle l’élucidait, lui. Mais sa gorge se noua si fort qu’aucun filet d’air ne passa. + Elle a très mal et peine à respirer par la suite

  — Je t’impressionne ? Je t’impressionnerais plus encore lorsque tu seras dans ma couche, sans ces vêtements qui te couvrent trop.

  Il murmurait à son oreille, sa voix coulant comme du miel noir. Ses mains pressaient le bas de son dos vers ses hanches. Il était si jeune, mais son visage avait quelque chose. Il vibrait, se troublait, se brouillait parfois comme une image dans l’eau. La lumière des lustres jouait sur ses traits, révélant fugitivement une peau plus jaune, plus épaisse, parcourue de plis mouvants.

  Sa tête lui tournait, son corps devenait humide. Elle regardait autour d’elle, mais ne distinguait pas bien les corps qui semblaient s'enchevêtrer.

  Au fond, l’air sentait le dégueulis et la décomposition. On e?t dit que la fête pourrissait sur place.

  Il fallait qu’elle retrouve Rhode, pour l’opéra. Son esprit se mit à tourner sur cette idée, minuscule et absurde, mais vitale. Une panique disproportionnée l’emporta, son cerveau s’accrochant à un prétexte rationnel. L'opéra, quelle heure était-il? Elle serait en retard, elle l’était déjà. Tout devenait urgent, br?lant, essentiel. Rhode était peut-être partie sans elle.

  Elle se dégagea de l’étreinte d’elle ne savait plus qui, et s'élan?a vers la porte. Le loquet était étrange, où était la poignée ? Elle agita le morceau de métal.

  Rhode ouvrit la porte.

  — Pimprenelle ? Qu’est-ce que tu-

  — Tu n’es pas parti ?! Quelle heure est-il ?

  L’air frais s’engouffra dans la pièce, balayant l’odeur sucrée et poisseuse du bal. Elle sentit son corps se refroidir, son esprit se clarifier. Rhode semblait horrifié.

  — Rhode, excuse-moi, souffla-t-elle.

  Il s’approcha vivement, lui prit les épaules et murmura, la machoire crispée :

  — Tiens-toi droite. Et souris. On sort.

  Elle n’eut pas le temps de répondre.

  — Père ! lan?a Rhode d’une voix claire. J’emporte ma Dr?le, elle s’impatiente de l’opéra.

  Derrière eux, elle entendit le roi pouffer, son rire grave roulant comme une vague noire et épaisse.

  — La jeunesse ! Je vois que tu t’es déjà lassé de Claudia !

  — Nous nous reverrons là-bas, répondit Rhode sans se retourner. Nous partons.

  Le roi semblait prit dans un fou-rire étrange. Rhode empoigna Pimprenelle par le bras, trop fort pour qu’elle puisse résister, et la tira hors du salon à grandes enjambées. Il souriait fixement.

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