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Volume 3 : Chapitre 1 - Au-Delà des Noces

  Au palais, Cerena était désormais jeune mariée. Après la cérémonie, on l'avait raccompagnée dans sa chambre.

  Elle était soulagée que ce f?t enfin terminé. Pourtant, elle ne parvenait pas à calmer son esprit. Après des mois sans nouvelles d'Owen, elle avait senti sa présence, mais il avait choisi de ne pas se montrer. Elle ne lui en voulait pas : elle savait mieux que personne ce qu'il lui en avait co?té d'agir de manière précipitée, par le passé.

  Des montagnes de présents avaient été offertes au couple impérial ; des parures de bijoux aux riches habits, en passant par des éventails ou des instruments de musique, tout y était.

  Cerena les contemplait avec indifférence ; cherchant sans y croire. L'un d'eux attira toutefois son attention. Au dos d'un éventail, un morceau de papier dépassait légèrement, comme s'il y avait été dissimulé volontairement.

  Intriguée, elle le prit et le déplia délicatement, mais ce qu'elle découvrit l'interpella. Il s'agissait d'une lettre manuscrite qui lui était adressée personnellement. L'écriture, belle et soignée, était dans une langue qu'elle connaissait bien, contrairement à la plupart des livres du palais.

  — ? à vous, Dame Cerena, permettez-moi de vous adresser toutes mes félicitations. ? lut-elle à voix haute.

  La formule d'ouverture, d'une politesse irréprochable, était aussi des plus ennuyeuses. Pourtant, la suite la surprit.

  — ? Lorsque j'étais encore toute jeune, j'eus une petite s?ur. ? continua-t-elle. ? à peine était-elle née que mes parents et moi l'aimions déjà. Mais une décision fut prise, sans que je la comprenne alors, et elle fut abandonnée. ?

  En lisant cela, Cerena en eut le c?ur serré. De quoi s'agissait-il ? Pourquoi lui raconter une telle histoire ?

  — ? C'est encore confus aujourd'hui, mais je me souviens l'avoir trouvée en pleine forêt, de nuit, et l'avoir ramenée en ville pour qu'elle soit recueillie. Elle a grandi en bonne santé, et aujourd'hui, j'ai pu assister à son mariage… avec l'homme le plus puissant de l'Empire, sinon du monde… ?

  à mesure qu'elle lisait, un frisson la parcourut ; sa voix vacilla puis s'éteignit peu à peu. Elle alla s'asseoir, la main tremblante, et eut un haut-le-c?ur.

  Après plusieurs minutes, tentant de reprendre son calme, elle reprit sa lecture avec difficulté.

  — ? Je n'ai jamais pu l'oublier. J'ignore ce qu'il lui est arrivé durant toutes ces années, mais je suis s?re d'une chose. L'expression que j'ai vue sur son visage en ce jour ne trahissait pas sa joie. Je regrette de ne pas l'avoir retrouvée plus t?t, et doute d'avoir un jour l'occasion de la revoir. Alors, avec tout l'amour que je peux lui offrir au travers de cette simple lettre, je lui souhaite de trouver la paix et le bonheur. ?

  Cerena posa la lettre sur la table et s'appuya contre le dossier de sa chaise, le regard tourné vers le plafond et les yeux humides de larmes.

  ???

  Le soir venu, le Capitaine de la Garde frappa à la porte et l'invita à le suivre. Il la conduisit personnellement jusqu'aux appartements de l'Empereur, qui l'y attendait. Une fois que Cerena fut entrée, le soldat, resté dans le couloir, s'installa dos à la porte, s'assurant que personne ne vienne troubler la soirée.

  Il s'agissait du dernier événement pour lequel elle avait été consciencieusement préparée lors des le?ons dispensées par son instructeur. Bien qu'elle f?t cette fois en tête à tête avec l'Empereur — désormais son mari — cela n'en était pas moins scrupuleusement codifié : la dernière preuve de son dévouement.

  Pourtant, elle savait, au fond d'elle-même, que rien n'avait de prise sur les actes de l'Empereur, et certainement pas un obscur décorum.

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  L'Empereur alla s'asseoir au bout de son lit, tandis qu'elle, le regard tourné vers le sol et le c?ur battant, s'avan?a vers le centre de la pièce. Lui faisant face, elle s'inclina en révérence.

  Elle ?ta sa veste de mousseline qu'elle laissa délicatement tomber au sol, puis laissa son regard glisser vers son seul spectateur. Il l'observait en silence, un sourire énigmatique aux lèvres. Calmement, il hocha la tête en signe d'approbation.

  Cerena commen?a à exécuter les gestes qu'on lui avait appris, le plus lentement et gracieusement possible. Elle leva un bras à hauteur d'yeux en pivotant doucement le poignet. Chaque geste de sa danse respirait raffinement et humilité.

  Les yeux mi-clos, elle répétait précisément chaque détail un à un, absorbée par sa danse, sans plus se soucier de son entourage.

  Cette parade nuptiale, dont seul son instructeur avait été témoin jusque-là, représentait l'aboutissement de toutes ses heures de travail et de pratique.

  ???

  Lorsque la danse prit fin, Cerena rouvrit les yeux, laissant la réalité saisir à nouveau son esprit. Elle s'inclina et attendit, le regard au sol, son souffle et son pouls reprenant peu à peu un rythme régulier.

  Elle entendit l'Empereur frapper dans ses mains, applaudissant doucement. Se redressant avec grace, elle se décida enfin à poser son regard dans celui de son mari, et dont le sourire était intact.

  Ils s'observèrent mutuellement pendant plusieurs secondes, après quoi il rompit enfin le silence.

  — Merci pour ta splendide prestation. Elle fut fort divertissante.

  Elle resta silencieuse mais baissa légèrement les yeux en signe d'abnégation.

  — Viens t'asseoir, dit-il en désignant la place à c?té de lui.

  Inspirant profondément, Cerena obtempéra et s'assit au bord du lit. Instinctivement, son c?ur se remit à tambouriner. Elle ferma les yeux, tentant de garder sa contenance.

  — Tes le?ons ont porté leurs fruits ; ton instructeur sera fier de savoir que tu as appris à tenir ton rang.

  Tandis que l'Empereur continuait son monologue sans la regarder, elle pria intérieurement d'en finir au plus vite.

  Un silence gênant s'installa pendant quelques minutes, durant lesquelles aucun d'eux ne parla.

  Soudain, un léger mouvement se fit sentir tout près d'elle, une douce chaleur effleurant sa nuque. Elle sentit un souffle dans son oreille, puis un murmure, qui la fit rouvrir les yeux de surprise.

  — Je ne te toucherai pas. Pas sans ton accord.

  Elle écarquilla les yeux et tourna aussit?t la tête vers lui, toujours penché vers elle, son visage à peine à quelques millimètres du sien.

  La respiration rapide, elle le regarda d'un air incrédule, craintif même. Il arborait toujours son sourire doux et confiant, comme si tout se déroulait exactement comme il l'avait souhaité.

  Déstabilisée, elle bougea légèrement ses lèvres, tremblantes, cherchant ses mots pour exprimer son désarroi, mais elle se retint.

  ? Non, ce n'est pas le moment ?, pensa-t-elle. Elle devait continuer à agir comme on le lui avait appris. Le temps des questions viendrait plus tard.

  Ce qu'elle craignait le plus de cet homme n'était pas ce qu'il lui avait déjà fait subir. Non, ce qu'elle craignait le plus, c'était ce qu'elle ne pouvait prévoir. Et personne d'autre que lui n'était plus imprévisible.

  Il se leva lentement et, sans se tourner vers elle, dit :

  — La journée a été éprouvante. Repose-toi ici.

  Puis, il la laissa seule dans la chambre nuptiale.

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